La ferme vue de nuit couverture"En réalité, la ferme n’avait rien d’une ferme, sauf peut-être l’éloignement, la campagne, le silence". Sous un soleil de plomb, Annie monte un interminable escalier pour aller retrouver l’homme avec qui elle a vécu sa première grande histoire d’amour. Mais est-il seulement possible de reprendre le fil là où il s’est cassé, de passer par-dessus les blessures, d’oublier les rancœurs ? Dans la chaleur étouffante de l’été, Annie continue d’avancer, marche après marche, un pied devant l’autre, dans des sandales trop étroites, pour rejoindre cet homme dans sa curieuse maison, faite de grandes baies vitrées et de stores automatiques. Que pensera-t-il en la voyant ? La trouvera-t-il vieillie après toutes ces années ? Remarquera-t-il qu’elle n’est plus la même, plus la petite Annie d’autrefois ? Et s’il ne la reconnaissait pas ?

 

Les premières lignes


Annie arriva en fin d’après-midi. En sueur et les pieds endoloris. Elle avait marché longtemps depuis le dernier arrêt de bus, le terminus, et était soulagée d’enfin apercevoir, perchée sur une petite colline, la maison, la ferme, comme il disait. Ne lui restait plus qu’à gravir le long escalier et à appuyer sur la sonnette pour replonger dans son passé.
En réalité, la ferme n’avait rien d’une ferme, sauf peut-être l’éloignement, la campagne, le silence. C’était une maison moderne et carrée, faite de grandes baies vitrées et de stores automatiques dotés d’une touche d’intelligence qui leur permettait de savoir quand il fallait descendre et quand il fallait remonter. Du dernier cri, voilà ce qu’elle était cette maison, du dernier cri. À l’époque. Où il l’avait choisie. Mais tout vieillit si vite aujourd’hui. Combien de temps s’était écoulé depuis ? Elle n’aurait pu le dire précisément. Plus de vingt ans ? Elle ne hurlait plus grand-chose à présent, sa ferme, elle paraissait muette (une extinction de voix ?), enrouée, du haut de sa colline. Elle avait été flamboyante, attisant tous les regards, toutes les convoitises ; elle était devenue banale, pour ne pas dire ringarde. Ça n’avait jamais été son style, à Annie, et elle ne s’y était pas forcément sentie à son aise, mais elle l’avait aimée, et l’aimait toujours, peut-être plus encore qu’autrefois, ayant un faible pour les fissures et les failles, la peinture qui s’écaille.
Le soleil s’adoucissait, mais les marches étaient hautes et l’effort continuait de la faire dégouliner. Elle craignit pour son allure, sa coiffure (sentait ses cheveux coller sur son front, frôler ses yeux, elle les imaginait aplatis et mouillés, sans aucune tenue), elle aurait aimé être fraîche pour le retrouver. Fraîche et distinguée. Sous son meilleur jour. Hélas, elle était usée et ses pieds la faisaient souffrir. On ne profitait pas pleinement d’un moment important si on avait mal aux pieds, si dans ses souliers, les orteils étaient étriqués. Elle s’arrêta, respira bruyamment, s’essuya le front et ôta ses sandales, la lanière avait déjà commencé à pénétrer la chair. De quoi ai-je l’air, pieds nus, la mine fatiguée, les cheveux collés ? Et s’il ne me reconnaissait pas ?
Elle s’assit un instant sur le gros caillou qui se trouvait là, à côté de l’interminable escalier. Et se souvint qu’il se laissait tomber sur cette pierre, à mi-chemin, pour reprendre son souffle, s’éponger les tempes, l’arête du nez, à l’aide d’un de ses mouchoirs en tissu orné de ses initiales brodées. Elle se moquait de lui gentiment, le traitant de vieux schnock. « Si tu faisais plus de sport, gloussait-elle en continuant sa route, tu n’aurais aucun mal à me suivre malgré ton âge avancé ! » Lui ne riait pas, elle le savait. Mais ça lui faisait du bien d’être un peu piquante quelquefois, comme pour rétablir un certain équilibre.