recto le sous-boisC’est l’été. Le début du mois de juillet. Les membres d’une même famille, où les rôles semblent s’être inversés, partent en vacances pour la première fois de leur vie. La fille aînée, quarante ans, qui habite encore chez ses parents et s’occupe avec beaucoup de zèle de son « petit monde », a loué pour l’occasion une maisonnette perdue au milieu d’une forêt de hêtres. Elle emmène donc sa sœur cadette de vingt ans, son père et sa mère, en voyage vers l’inconnu; histoire de bousculer un peu leurs habitudes et de découvrir de nouveaux horizons. Mais cette bouffée d’air engendrera des bouleversements beaucoup plus importants que ceux qu’elle avait prévus.
Quand «se sacrifier» pour sa famille relève en fait de l’égoïs­me et de la peur, et saccage des vies.
Un conte cruel à l’atmosphère mystérieuse et inquiétante, à la frontière du rêve.

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Les premières pages

Diane est encore endormie. Virgile et Fantine, que j’ai depuis longtemps perdu l’habitude d’appeler papa et maman, inondent la salle de bains de leurs éclats de rire. Je prépare le café. Bien fort et bien serré, c’est comme ça qu’on l’aime dans la famille. Je pose sur la vieille table en bois la confiture de lait et la gelée de coing, le beurre et le pain de la veille que j’ai pris soin d’envelopper dans un linge humide. Les gestes répétitifs ne me font pas peur, je ne suis pas de celles que la routine angoisse, je chéris mes habitudes, j’éprouve un certain plaisir à prendre soin de mon petit monde.
– Diane nom de dieu, il est l’heure!
Ma voix stridente résonne dans notre modeste appartement. Un brin d’agressivité est toujours nécessaire pour extirper ma petite sœur des bras tendres et moelleux de Morphée. J’entends un râle, elle a dû ouvrir les yeux.
– Qu’est-ce que j’ai faim, cette nuit m’a creusée, dit joyeusement Fantine en entrant dans la cuisine, je pourrais manger un loup!
Virgile l’attrape par la taille et grogne dans son cou, elle rit.
– On dit «J’ai une faim de loup», pas «Je pourrais manger un loup», dis-je en ôtant la cafetière du feu.
Je remplis les tasses. Je crie encore une fois pour essayer de faire tomber notre déesse de son nuage, nous nous asseyons autour de la table, et nous entamons le petit-déjeuner. Ce mercredi 1er juillet est un jour à marquer d’une pierre blanche, nous partons en vacances pour la première fois. Bien sûr, nous avons déjà passé une journée au bord de la mer, nous habitons à moins de cinquante kilomètres d’une grande plage de sable fin. Mais jamais de vrai départ, jamais de valises qui débordent, de longs trajets en voiture, de pauses pipi, de sandwichs pour la route. J’en ai préparé huit, deux chacun, jambon fromage, sans moutarde pour Fantine.
– Les clients ne vont pas comprendre qu’on ferme la boutique pendant un mois, dit Virgile en soufflant sur son café. Mon père n’a jamais pris de vacances, je n’ai jamais pris de vacances, et toi…
– Moi, je gère les dépenses, conclus-je, et je te dis qu’on peut se permettre un extra pour une fois. À ton âge, la plupart des gens prennent leur retraite et passent leurs journées à la pêche ou dans des autocars.
Dans la famille, on est abat-jouriste de père en fils, mais comme chez nous il n’y a pas eu de garçon, c’est moi qui ai appris le métier. Pour aller travailler, il suffit de descendre d’un étage, la boutique est juste en dessous de l’appartement, ça a toujours été comme ça, déjà du temps de grand-papa. Diane vient nous aider quelquefois, mais il faut bien avouer qu’elle n’a jamais été très habile de ses dix doigts. Elle préfère laver la vitrine une fois par mois, sourire aux clients, discuter, rêvasser sur une chaise au soleil. Je ne lui en veux pas, elle a été élevée comme ça. Elle est arrivée par hasard, alors que Fantine croyait que c’était terminé tout ça, la maternité, les seins gonflés, les langes à changer, les derrières à essuyer. Elle venait d’avoir quarante ans, mon âge, mon âge exactement, quand le médecin lui a annoncé que son ventre était habité par un petit bébé de cinq mois déjà.
J’avais vingt ans.
On l’a tout de suite beaucoup aimée. C’était notre petite fille à tous les trois, Fantine, Virgile et moi, notre petit ange, notre fée. Sûrement qu’on l’a trop couvée.
– Bonjour.
Quand on pense au loup… La voilà encore ensommeillée, les cheveux en bataille, la voix enrouée qui apparaît dans l’embrasure de la porte. Elle porte toujours pour dormir ce vieux ticheurte rose qui lui couvre à peine les fesses.
– Combien de fois devrai-je te répéter qu’à ton âge, on ne se balade plus à moitié déshabillée!
Elle me regarde de ses yeux bleu métallique, et sourit.
– Il reste du café?
Elle sait bien que oui.
– Je me réjouis d’être en vacances, dit-elle, pour pouvoir enfin dormir jusqu’à plus sommeil.
– Tu es toute l’année en vacances, dis-je sèchement. On ne va pas là-bas pour traîner toute la journée en pyjama.
Elle s’assied, la jambe droite repliée, posant un pied nu sur le bord de la chaise en paille, elle a toujours eu de jolis petits orteils aux ongles ronds et nacrés.
Je regarde Virgile tartiner sa tranche de pain de confiture de lait comme chaque matin, une très fine couche pour ne pas gaspiller. Il commence par manger la croûte, gardant la mie pour la fin, comme chaque matin.
Il a peur de partir. Il appréhende ce voyage, pas tant pour les sous qu’il nous fait dépenser, que pour le chambou­lement intérieur qu’il provoque en lui. On ne dort pas quarante ans dans le même lit, toujours du même côté, sans conséquence. Si je l’écoutais, on mangerait de la soupe aux pois tous les soirs.

La maison que j’ai trouvée à louer pour nos vacances était sur Internet (encore une chose pour laquelle j’ai dû batailler, jamais il n’a voulu poser un doigt sur le clavier). Une maisonnette comme une cabane, perdue au milieu d’une forêt de hêtres. Des vieux murs qu’on dirait grandis parmi les troncs, de vieilles pierres, englobées dans la végétation. J’ai immédiatement eu un coup de cœur. Quand j’ai montré la photo à Diane, elle a eu un frémissement.
– Je connais cette maison.
– Impossible, ai-je répondu, nous ne sommes jamais allés dans cette région.
– Je l’ai déjà vue plusieurs fois. En rêve. Oui, en rêve, je crois.
– C’est joli dedans? questionna Fantine.
– Je ne sais pas, murmura Diane, je me promène dans les bois et puis je me retrouve à cet endroit, l’endroit de la photo, la place du photographe, exactement, mais je me réveille toujours à ce moment-là, jamais pu voir dedans.
J’ai ajouté que c’était un signe, que ça promettait de bien belles vacances. Diane gardait les yeux rivés sur l’image; Fantine a voulu savoir s’il y avait une baignoire, j’ai dit que oui, elle a applaudi.

Le petit-déjeuner terminé, Fanfan et Vilou débarrassent, Diane nettoie la table, je fais la vaisselle.
– Rangez vos chambres, dis-je avant que ma petite équipe ne disparaisse dans le long corridor. Je veux que la maison soit en ordre pour notre retour. Départ: dix heures quinze dans le hall d’entrée.
– Tu crois qu’il faut prendre un pull chaud? demande Fantine soudain inquiète.
– C’est mieux, on ne sait jamais, les soirées peuvent être fraîches. Allez, on se dépêche, il reste moins d’une heure!
– Je ne comprends pas quel plaisir on peut trouver à s’exciter comme ça juste pour aller poser son arrière-train à trois cents kilomètres, rouspète Virgile.
Ma valise est prête depuis avant-hier, elle trône fièrement sous la patère à côté du miroir. J’espère que j’ai pensé à tout. Je donne un coup d’aspirateur et de serpillière à la cuisine, ils mangent comme des cochons, il y a des miettes et des éclaboussures de café partout. La trousse à pharmacie! Voilà ce que j’ai oublié. Je vais à la salle de bains, je prends la pochette verte qui est en bas de l’armoire et je la glisse dans mon bagage. Je retourne à la cuisine, je finis mon ménage. Dix heures cinq. Je crie:
– Plus que dix minutes, dans dix minutes, je pars avec ceux qui sont là!